MASCULIN/FÉMININ
2
-
Dissoudre
la
hiérarchie
de
Françoise
Héritier.
Ed.
Odile
Jacob,
445 p.,
24,50 €.
En
librairie
le
4 septembre.
Pourquoi
la
différence
des
sexes
a-t-elle
toujours
été
interprétée
en
termes
de
hiérarchie
et
de
suprématie
masculine ?
Dans
un
précédent
livre
(1),
Françoise
Héritier,
mobilisant
un
vaste
savoir
anthropologique,
montrait
comment,
depuis
les
premiers
temps,
des
représentations
et
des
institutions
ont
été
élaborées
permettant
aux
hommes
de
s'approprier
la
fécondité
des
femmes.
Cette
ample
réflexion
lui
avait,
cependant,
laissé
"deux
grandes
insatisfactions".
D'une
part,
l'analyse
ne
remontait
pas
assez
loin
dans
la
pensée
de
l'humanité
naissante,
elle
n'atteignait
pas
la
source
ultime
de
cette
"valence
différentielle
des
sexes".
D'autre
part,
en
insistant
sur
le
caractère
universel
de
cette
vision
hiérarchisée,
la
démonstration
pouvait
laisser
croire
que
la
domination
masculine,
si
solidement
ancrée
dans
les
mentalités,
était
une
réalité
implacable
et
immuable.
On
lui
en
fit
reproche.
Cela
ne
correspondait
pourtant
ni
à
son
intention
ni
à
ses
convictions.
Il
fallait
donc
s'en
expliquer.
Dans
ce
deuxième
volume,
elle
reprend
le
cheminement
de
son
raisonnement,
approfondit
sa
critique
de
la
domination
masculine
et
en
déduit
les
conditions
d'un
véritable
changement.
Une
démarche
cohérente,
argumentée,
qui
part
du
pensable
pour
projeter
le
possible.
Revenons
donc,
avec
elle,
à
nos
lointains
ancêtres,
imaginons
les
regarder
le
monde,
s'étonner
peut-être :
ils
voient
que
le
jour
alterne
avec
la
nuit
et
que
les
corps
féminins
et
masculins
ne
sont
pas
semblables,
ces
régularités
cosmologique
et
biologique
s'imposent
à
leurs
sens ;
forts
de
cette
expérience,
ils
se
mettent
à
penser,
c'est-à-dire
à
classer
ce
qui
les
entoure
en
choses
identiques
et
choses
différentes.
Mais
ce
principe
de
distinction,
premier
maillon
de
la
pensée
symbolique,
ne
comprend
pas
a
priori
l'idée
de
hiérarchie.
D'où
l'hypothèse
avancée
ici
par
Françoise
Héritier :
ce
n'est
pas
seulement
parce
que
les
femmes
ont
le
pouvoir
exclusif
d'enfanter
qu'elles
furent
d'emblée
assujetties,
c'est
parce
qu'elles
ont
la
capacité
très
dérangeante
de
produire
à
la
fois
du
même
et
du
différent.
MYTHES
FONDATEURS
Elles
font
leurs
filles
alors
que
les
hommes,
ne
pouvant
faire
leurs
fils,
doivent
"passer"
par
le
corps
féminin
pour
se
reproduire
à
l'identique.
Cette
asymétrie
première
et
son
mystère
seraient
à
l'origine
de
la
domination
masculine.
De
nombreux
mythes,
en
diverses
régions
du
monde,
viennent
conforter
cette
hypothèse,
ils
renvoient
à
"un
paradis
sans
altérité",
à
l'harmonie
primitive
d'une
humanité
d'avant
l'humanité,
qui
n'aurait
pas
encore
chuté
dans
le
désastre
de
la
vie
commune
et
de
la
reproduction
sexuée,
à
une
sphère
de
l'entre-soi,
un
petit
monde
du
grand
Même.
De
ces
mythes
de
fondation
aux
fantasmes
très
contemporains
liés
à
l'éventualité
du
clonage
reproductif
humain,
la
résonance
est
évidente.
Avec
les
possibilités
ouvertes
par
les
techniques
de
manipulation
du
vivant
surgissent,
entre
archaïsme
et
futurisme,
outre
le
vieux
rêve
individuel
d'immortalité,
le
dessein
collectif
et
totalitaire
de
sélection
et
les
"utopies
unisexuées".
Or,
dans
la
recherche
frénétique
de
l'identique
sombrent,
à
la
fois,
la
différence
et
l'identité.
C'est
pourquoi,
nous
dit
Françoise
Héritier,
l'interdiction
par
les
Etats
du
clonage
humain
est
aussi
fondamentale
que
l'a
été
la
prohibition
de
l'inceste
à
l'aube
de
notre
histoire,
l'une
comme
l'autre
assurant
cette
altérité
sans
laquelle
il
n'est
pas
de
société.
DES
IDÉES
QUI
ONT
LA
VIE
DURE
La
réflexion
anthropologique,
cheminant
des
options
du
passé
le
plus
reculé
aux
questions
d'actualité,
croise
ainsi
la
responsabilité
politique.
Cependant,
si
elle
montre
que
le
destin
des
humains
est
bien
entre
leurs
mains,
elle
donne
aussi
la
mesure
des
obstacles
sur
le
chemin
qui
mène
à
l'égalité
entre
les
sexes.
Force
est
de
constater,
en
effet,
que
les
idées
reçues
concernant
l'infériorité
ou
la
malignité
des
femmes
résistent
au
temps,
en
changeant
simplement
de
forme
ou
de
formulation.
Celle,
par
exemple,
selon
laquelle
leur
tête
n'est
pas
aussi
bien
faite
que
celle
des
hommes.
Certes,
on
ne
croit
plus,
comme
Hippocrate,
que
l'utérus
leur
tient
lieu
de
cerveau,
on
a
abandonné
les
mesures
comparatives
de
la
taille
du
crâne
et
du
poids
de
la
masse
cérébrale,
mais
c'est
pour
traquer
dans
l'organisation
neuronale
des
écarts
différentiels
attestant
de
capacités
inégales.
De
même,
l'image
de
la
femme
dangereuse
fait
toujours
des
ravages,
comme
en
Afrique,
où
les
femmes,
principales
victimes
du
sida,
sont
aussi
les
principales
accusées.
Selon
une
représentation
traditionnelle
des
humeurs
corporelles,
leur
sang
froid
abrite
le
mal,
c'est
donc
elles
qui
contaminent
les
hommes
(jamais
l'inverse),
et
ceux-ci
ne
peuvent
se
prémunir
ou
guérir
qu'en
couchant
avec
une
vierge
impubère
au
sang
réputé
chaud,
d'où
le
nombre
croissant
de
fillettes
malades.
Les
violences,
sévices,
abus
et
maltraitances
infligés
aux
filles
et
aux
femmes
dans
le
monde
entier
tuent
davantage
que
tout
autre
type
de
violation
des
droits
de
la
personne
humaine.
Viols
à
répétition
en
temps
de
guerre,
mariages
forcés,
répudiations,
lapidations
pour
adultère,
excisions,
mais
aussi,
sous
nos
contrées,
brutalités
"ordinaires"
dans
le
huis
clos
conjugal,
la
liste
est
incomplète
mais
néanmoins
accablante.
L'inégalité
est
partout,
on
la
retrouve
à
différentes
époques
comme
en
diverses
cultures,
c'est
bien
un
"invariant" ;
toutefois
elle
n'a
pas
toujours
les
mêmes
formes
ni
la
même
gravité.
Evitons
donc
les
contresens :
"l'invariance
n'est
pas
une
unité
invariable",
ce
n'est
pas
non
plus
une
donnée
inéluctable.
Et
c'est
précisément
parce
que
cette
inégalité
n'est
pas
une
spécificité
culturelle,
mais
bien
une
réalité
globale
et
massive
fondée
sur
un
principe
hiérarchique
unique,
que
Françoise
Héritier
défend
un
"certain
droit
d'ingérence",
en
récusant
les
arguments
du
relativisme
culturel :
s'élever
contre
les
crimes
d'honneur
ou
les
mutilations
sexuelles
pratiquées
ailleurs
n'est
pas
une
démarche
néocoloniale
ignorant
les
traditions
locales ;
étendre
les
droits
de
l'homme
aux
femmes
est
une
réponse
légitime
à
un
problème
universel.
SOLUTIONS
Reste
à
savoir
comment
faire
effectivement
bouger
usages
et
mentalités.
Si
l'on
considère
que
le
socle
de
la
domination
masculine
est
le
contrôle
de
la
fécondité
et
l'appropriation
du
corps
féminin,
il
apparaît
alors
que
le
levier
essentiel
est
le
droit
à
la
contraception.
"C'est
la
première
marche",
martèle
Françoise
Héritier,
elle
doit
être
"gravie
par
toutes
les
femmes".
Les
combats
pour
les
autres
droits
-
dans
la
sphère
politique,
le
monde
du
travail,
l'espace
domestique,
les
représentations
-
ne
peuvent
être
gagnés
que
dans
la
foulée
de
celui-là.
Sur
ces
divers
fronts,
Françoise
Héritier
prend
parti,
explique
ses
positions,
propose
des
solutions.
Elle
s'insurge,
par
exemple,
contre
le
fait
de
banaliser
et
de
légaliser
la
prostitution
comme
en
Allemagne
et
défend,
au
nom
de
la
dignité
de
la
personne,
le
principe
de
l'abolition.
Sur
la
question
de
la
parité
politique,
elle
déplore
le
"piège"
d'une
inscription
de
la
différence
des
sexes
dans
la
Constitution
et
critique
l'illusion
des
"mesures
de
rattrapages".
Elle
démontre
enfin,
dans
ce
livre
où
la
clarté
de
la
réflexion
soutient
la
fermeté
de
l'engagement,
que
"le
combat
féministe
ne
doit
pas
être
féminin
mais
humain".
Nicole
Lapierre
(1)
Masculin/Féminin.
La
pensée
de
la
différence,
Odile
Jacob,
1996.
EXTRAIT
"Pourquoi
y
a-t-il
tant
de
bruit
et
d'agitation
autour
du
concept
de
"domination
masculine",
en
vue
surtout
de
le
récuser
au
motif
des
évolutions
constatées
dans
nos
sociétés
occidentales
modernes ?
Quand
on
se
sert
de
ce
concept,
qu'on
reconnaît
la
réalité
qui
y
est
impliquée,
on
ne
nie
pour
autant
ni
les
évolutions
vers
une
plus
grande
égalité
constatées
de
nos
jours
ni
surtout
le
fait
que
le
concept
même
de
domination
recouvre
aussi
celle
d'hommes
par
d'autres
hommes,
en
fonction
de
divers
critères :
âge,
couleur
de
peau,
sexualité,
statut
économique,
naissance
(système
de
castes),
religion,
etc.
Mais
le
clivage
hommes/femmes
est
fondamentalement
d'une
autre
nature
que
ceux
présents
dans
ces
divers
critères.
Il
les
subsume
tous.
D'une
certaine
façon,
c'est
pécher
en
esprit
contre
cette
irréductibilité-là
que
de
refuser
de
la
prendre
en
considération
au
nom
de
l'idéal
démocratique
qui
assoit
la
revendication
des
femmes
à
être
des
Hommes,
des
êtres
humains,
des
personnes."
(p. 93).